Sociologie – Des parents et des émeutes, entretien avec Raymond Debord, spécialiste de la famille

Depuis une semaine, la France fait l’expérience d’émeutes et de violences dont le point de départ fut la mort d’un jeune homme issu de la banlieue, tué par un policier. Alors que le Président de la République appelait les pères et les mères à la responsabilité, le débat sur les conditions de soutien et de contrôle des parents issus des classes populaires refait surface. Dans ce contexte, Familles Durables a interrogé Raymond Debord, sociologue et spécialiste de la famille.

Sociologie – Des parents et des émeutes, entretien avec Raymond Debord, spécialiste de la famille

Si Raymond Debord est docteur en sociologie, il bénéficie également une longue expérience dans la protection de l’enfance. Il est notamment l’auteur de “Faut-il en finir avec la famille ?” (Éditions Critiques), préfacé par Gérard Neyrand. Pour alimenter son argumentation, c’est une sociologie marxisante que mobilise le spécialiste de la famille.

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Familles Durables : Suite aux scènes de violences dont le point de départ fut la mort de Nahel, tué par un policier, le Président de la République a appelé les pères et les mères à la responsabilité parentale, estimant que la République n’avait pas à se substituer à eux. Qu’en pensez-vous ?

Raymond Debord : Cette remarque est le signe du désarroi de l’État face à une situation émeutière qu’il a le plus grand mal à contrôler et où les mineurs sont effectivement en grand nombre (un tiers des interpellés). Le problème est que depuis des décennies, les politiques gouvernementales ont pour objet de retirer à la famille ses prérogatives traditionnelles et de placer les parents, en particulier de milieux populaires, sous surveillance. On en trouve une description acerbe, drôle et virulente dans le livre de Philippe Meyer « l’Enfant et la raison d’État », paru en 1977 c’est-à-dire il y a plus de 45 ans ! Et c’était bien avant la mise en place des dispositifs de “soutien à la parentalité“ dont un des objets inavoués et de s’assurer que les parents des milieux pauvres, en particulier immigrés, intègrent les normes attendues, qui ont été fixées par la petite-bourgeoisie éduquée. Emmanuel Macron lui-même a œuvré à ce processus en rendant la scolarisation obligatoire dès trois ans et en instaurant un contrôle a priori de l’école à domicile sous le prétexte douteux de lutte contre le « séparatisme ». D’un côté on place des parents sous surveillance, de l’autre on donne de plus en plus à l’école un rôle qui n’est pas le sien, tenter d’éduquer les enfants, au détriment de sa mission fondamentale de transmission des savoirs. Face à l’ampleur des émeutes et compte-tenu de la crise structurelle du système de protection de l’enfance, on se tourne maintenant de manière subite et un peu désordonnée vers l’appel à la responsabilité parentale. Ce n’est pas une démarche qui me choque dans son principe mais il va falloir choisir. Je note que l’implicite de l’appel à la responsabilité parentale est également un appel à la responsabilité tout court, qui contraste avec la culture de l’excuse prévalant dans tout le champ de la jeunesse, de mes collègues sociologues aux professionnels. Dans un intéressant article publié sur son blog, l’ancien juge des enfants Jean-Pierre Rosenczveig fait remarquer que l’injonction s’adresse aux parents qui sont déjà dans l’incapacité de faire prévaloir leur autorité et que dans ce sens elle risque de rester lettre morte. 

FD : Dans quels contextes (entre autres familiaux) retrouve t’on statistiquement plus de délinquance ?

RD : On trouve proportionnellement plus de délinquance dans les milieux marqués par une forte proportion de foyers monoparentaux. C’est le cas des banlieues déshéritées. Il y a aussi davantage de foyers monoparentaux chez les immigrés, en particulier sub-sahariens.  Si on prend par exemple le cas de la commune de Saint Denis on trouve 36% de foyers monoparentaux, soit 10% de plus que la moyenne nationale. On compte également 31% d’étrangers, contre 13% dans le pays. Cela étant posé, il faut bien comprendre qu’il s’agit de corrélations et pas d’éléments de causalité, celle-ci étant multifactorielle. Mais il est évident que les phénomènes de décomposition familiale ont à voir avec la pauvreté et contribuent à un climat favorable à la délinquance, en particulier juvénile. Ceci-dit la pauvreté n’explique pas tout et il y a en France des millions de personnes scandaleusement pauvres qui élèvent parfaitement leurs enfants. S’il s’agit de chercher des éléments surdéterminants, je formulerais l’hypothèse que les questions d’enclavement jouent un rôle significatif, avec comme corollaire des éléments d’ordre culturels, un entre-soi qui aggrave les choses. On pourrait aussi parler de l’impact délétère de l’économie parallèle. 

FD : Comment mieux soutenir les parents dans l’accomplissement de leur rôle d’éducation ?

RD : Il y a sans aucun doute des actions à mener en direction des familles les plus fragiles, ce qui nécessite de réinvestir dans des services publics en difficulté. Car l’inflation dans le contrôle social s’accompagne également d’un recul net de la présence de la puissance publique. Au-delà des parents, a fortiori si un seul assume ses responsabilités, c’est toute la collectivité qui devrait pouvoir jouer un rôle. 

Ceci énoncé, affirmons que l’écrasante majorité des gens, y compris dans les zones de relégation sociale à dimension ethnique, aspirent avant tout à “la loi et l’ordre“. Le soutien à leur apporter ne me semble pas relever principalement d’un contrôle qui n’a pas les moyens de sa mise en œuvre mais avant tout d’un discours public clair et ferme, qui les confortera dans leur position sur le plan symbolique. Ayant une longue expérience vécue des familles maghrébines, je parle de couples vivant ensemble, je note un effacement problématique de la figure paternelle. Ceci contribue à l’affirmation bienvenue des femmes (les fameuses « mamans ») mais génère des effets pervers quant à l’existence d’un ordre symbolique structurant les enfants. Concernant le soutien aux parents dont les valeurs sont en concurrence avec celles de la rue, un des points aveugles est la politique pénale, qui encourage le sentiment d’impunité chez des adolescents qui, rappelons-le, sont par essence immatures et en incapacité de se projeter dans le temps. Il suffit de consulter le curriculum-vitae de n’importe quel jeune délinquant pour constater qu’il a pu commettre un nombre conséquent de passages à l’acte et de délits avant que ne tombe la moindre sanction. Je ne dispose pas de chiffres précis mais les professionnels de terrain confirmeront qu’un nombre croissant des passages à l’acte se font contre les parents eux-mêmes. Pour en revenir aux parents, ils réagiront de manière plus significative quand ils auront le signe visible d’un sursaut national sur ces questions. Malheureusement je crains qu’une fois la crise derrière nous, la tentation de continuer comme avant soit la plus forte… jusqu’à la prochaine explosion. 

FD : Certains pointent du doigt la société individualiste libérale de consommation et la pauvreté, qu’en pensez-vous ?

RD : Il me semble évident que le capitalisme néolibéral (« laisser faire, laisser passer ») porte une responsabilité fondamentale dans tout le processus auquel nous assistons. La pauvreté en est d’ailleurs une conséquence directe. Le capitalisme porte une tendance naturelle à la marchandisation de tous les aspects de la vie (y compris la mort) et à la dislocation de tous les corps sociaux faisant obstacle à la réduction de l’individu à l’état de monade isolée, de simple consommateur. La famille en fait partie, bien entendu. Ce faisant, il contribue aussi à l’affaiblissement de la morale commune. D’un certain point de vue, les jeunes pillards de magasins Footlocker sont les produits de cette désagrégation tout comme ils sont les symboles des temps actuels en adhérant pleinement à l’idéal de consommation proposé par le capital. Un idéal qu’ils tentent de réaliser à leur manière…

FD : Cette réflexion sur la place des parents intervient suite à plusieurs années de débat sur l’éducation positive et l’autorité dite traditionnelle. Qu’en pensez-vous ?

RD : Je ne sais pas trop ce qu’on entend par « autorité traditionnelle », un concept qui me semble une reconstruction a posteriori. J’ai 61 ans et j’ai été élevé par des parents attentifs et aimants.  Mes parents et grands-parents aussi. Donc nous avons une tradition d’amour et de bienveillance qui remonte à la fin du XIXe siècle, avec une autorité basée sur l’inculcation du respect et des sanctions n’allant pas au-delà de la fessée en cas de grosse bêtise. Ce qui est certain par contre c’est que la rhétorique sur « l’éducation positive » masque mal une absence de limites posées à des enfants-rois qui finissent par développer des comportements asociaux. Nombre de parents des milieux petits-bourgeois cèdent à cette tentation. On remarquera la grande mode actuelle consistant à considérer que les enfants mal-élevés ou en échec scolaire souffrent de pathologies. C’est une bonne excuse pour des parents qui s’exonèrent de leurs responsabilités et se donnent bonne conscience en pensant que leurs enfants sont « dys » ceci ou cela. La dernière mode étant de considérer que ses enfants sont “HPI“. Une véritable épidémie de surdoués… Finalement, une fraction de la classe moyenne éduquée produit des enfants sans limites, tout comme certaines mères isolées du 9-3. Mais elle n’a pas l’excuse valable de devoir se lever à 4h du matin pour les nourrir en allant faire des ménages à l’autre bout de l’Ile de France… Au risque d’être un peu trop direct, je dirais que la “parentalité positive“ me semble avant tout une niche commerciale pour vendre des bouquins ou du “coaching“. Sur le fond, c’est un mouvement qui s’inscrit parfaitement dans le néolibéralisme, au même titre que le développement personnel et autres. Je formulerais aussi l’hypothèse selon laquelle il y a un rapport entre la tolérance dont nos “bobos“ font preuve envers les débordements des « sauvageons » de banlieues et leur indulgence envers leurs propres enfants. J’y vois deux faces de la même pièce, c’est-à-dire une expression de l’idéologie victimaire, nouveau “grand récit“ en vogue. 

FD : Est-il possible de mener en même temps une analyse des structures génératrices de délinquance et de rendre justice suite aux actes de violences ? 

RD : Bien entendu. Cette opposition est surjouée, la prévention étant identifiée à une sensibilité « de gauche » et la répression à une sensibilité « de droite ». En réalité la population a besoin d’une réponse immédiate aux actes antisociaux tout comme d’une action à long terme pour en éliminer les causes. 

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